Et si on n’avait pas encore lu Édouard Glissant ? La profusion des discours depuis sa disparition dit une vérité et son contraire : Glissant a toujours été là, et les hommages rappellent que sa littérature-monde, poésie et romans, a traversé un demi-siècle et que ses concepts — traces, trames, digenèse, opacité, tremblement, relation, créolisation... — ont dessiné le change du monde. Mais paradoxalement l’afflux des reconnaissances manifeste aussi son envers : l’oubli de Glissant pendant de longues années, et sa banalisation par un usage simpliste de ses mots-fétiches. L’œuvre de Glissant se compose pourtant de routes escarpées, de lézardes et de tracées, et elle exige autant de détours que de vertiges.
La multiplication des études exigeantes autour de Glissant ouvre une nouvelle « région », au sens d’une orientation. Les lecteurs découvrent les chemins de traverse qui ont mené le poète philosophe vers les arts, l’anthropologie, la pédagogie, tant de versants jusqu’à présent peu commentés. Ils prennent la mesure, et la démesure, d’une pensée dérangeante qui déplace les oppositions convenues. Politiquement incorrect, Glissant proposait des pas de côté souvent mal compris face aux grands thèmes de la négritude ou de l’africanité. Il portait son regard au loin pour penser la mondialité, et il contrariait les courants identitaires avec leurs vérités généalogiques.
Sans cesse Glissant a enjoint ses lecteurs au détour, celui des langues par lesquelles il faut passer, celui des cultures, des temps et des territoires. Celui des écritures aussi, tant il a écrit en poète, en romancier, en philosophe, par rafales et entrelacs. Les tours sont nécessaires pour qui désire connaître les chiffres du monde et ses transformations. Jamais le sens ne s’atteint directement ni en pleine lumière. L’opacité est sa demeure.
Les auteurs présents dans ce volume connaissent cette pratique du détour. Dans une relation de distance et de proximité au poète, chacun l’énonce et la met en œuvre, à sa manière, par sa contribution à ce numéro de Littérature. Parmi eux, le plus proche sans doute, l’écrivain et ami Patrick Chamoiseau, dont l’œuvre porte l’esprit de l’aîné, déploie la puissance politique de cette parole alternative sur la mondialité. D’autres compagnons tels Michaël Dash qui le traduit en anglais ou Manthia Diawara qui lui consacra un film, soulignent et prolongent dans ce numéro le rôle de l’art qui inspire la pensée du Tout-Monde.
En effet, la vie de Glissant s’accompagne d’artistes, d’écrivains, de penseurs. Le philosophe Souleymane Bachir Diagne, auquel l’université de Paris 8 décerna le prix Glissant en 2011, souligne la déhiscence de cette raison élargie qui trame le vivant dans ses multiplicités. Zineb Ali Benali rappelle le dialogue instauré entre Glissant et le poète algérien Kateb Yacine. Aliocha Wald-Lasowski rapporte celui qu’il eut avec les peintres Roberto Matta, Wilfredo Lam, Valerio Adami.
Les auteurs ici réunis ont cheminé avec Glissant, dans ses œuvres bien sûr, mais également dans les lieux qu’il aimait à rendre communs ; à New York ou au Diamant, à Paris ou à Carthage, sur les continents et les archipels qu’il se plaisait à parcourir. Ils l’ont suivi dans la Maison de l’Amérique latine, au séminaire de l’Institut du Tout-Monde, pour échanger avec lui. Ainsi de Romuald Fonkoua, dont le livre pionnier, Essai sur une mesure du monde au xxe siècle, reste un phare, et qui éclaire le parcours d’une pensée et d’une écriture allant de rhétorique en poétique. Nous présentons également un texte prononcé dans ce séminaire par Alain Menil qui fit paraître, juste avant sa mort, une grande étude philosophique, Les Voies de la créolisation, portant sur les essais de Glissant de 1955 à 2010.
Poétique, esthétique et politique sont les axes autour desquels se répartissent les contributions dans ce volume. Il va de soi qu’une telle répartition ne sépare pas les domaines, tant la pensée selon Glissant se dit dans tous les langages et se compose dans les figures les plus diverses, en essais, poèmes et romans. Elle se trame à même son écriture, comme en témoigne le manuscrit de Mahagony, roman paru en 1997, dont nous publions, pour la première fois, des extraits. Nous remercions vivement sa fille Barbara de nous accorder sa gracieuse autorisation, ouvrant ainsi la voie aux chercheurs qui, nous l’espérons, découvriront bientôt l’étendue des documents qui composent le legs d’Édouard Glissant. L’héritage est imprédictible.
