Un homme vit la moitié de sa vie
La seconde moitié est mémoire.
Derek Walcott
1L’interprétation
de la mémoire historique peut prêter à diverses ambiguïtés
référentielles, si bien qu’elle n’a de cesse d’alimenter un grand nombre
de controverses. En effet, le travail de mémoire suppose une multitude
d’images et d’éléments : souvenirs, oubli, reconnaissance morale…
C’est aussi le regard des témoins, des survivants et des descendants qui
se heurte en permanence aux horreurs de l’humanité, aux événements
menacés de disparition ou totalement absents de la mémoire collective.
Dès lors, certains écrivains ont cherché à mettre au jour ce passé
disparu, à rendre inoubliables ces blessures afin de reconquérir une
nouvelle dignité humaine. Édouard Glissant et Derek Walcott ont fait de
la question historique une thématique privilégiée de leurs œuvres.
L’histoire de leur peuple s’inscrit dans de nombreux textes de leur
production littéraire. Pour ces auteurs, la question de la mémoire est
d’autant plus importante que l’histoire des Antilles est souvent
qualifiée d’histoire d’emprunt, puisqu’elle est calquée sur une histoire
préalablement élaborée par les colons anglais ou français. Or, le
discours colonial n’interroge nullement la parole des esclaves noirs.
Grâce à quelques extraits d’œuvres poétiques, il s’agira de dégager les
différentes articulations d’une poétique de l’histoire et les conditions
d’une possible lecture de la mémoire. Il s’agira de montrer entre
autres comment transparaissent la dimension d’une autobiographie
poétique et les apories d’une écriture mémorielle soucieuse de déjouer
les manipulations historiques.
2La
mémoire et la transmission des faits historiques constituent les
problèmes majeurs auxquels tout Antillais est confronté, dans la mesure
où l’oubli du passé ancestral pourrait être à ce jour l’une des
premières causes d’un malaise identitaire. Édouard Glissant parle
« d’absence noire », voire de « non-histoire », pour
désigner la mémoire antillaise et négro-africaine atrophiée. Cette
mémoire s’est manifestement altérée après trois siècles d’esclavage et
de colonisation. C’est donc par le moyen de l’écriture et plus
particulièrement celui de la poésie qu’il va tenter de fonder son
entreprise mémorielle comme il l’énonce en ces termes :
Au nom ici du démarquage
poétique, pour témoigner d’une splendeur morale. Je m’oblige à
saluer : l’homme ce lumineux désir de chant. Vocatif, trop.
(Glissant, 1994 : 28)
3Partant
du projet de réinvestir le passé et de reconstruire une autre mémoire,
Glissant formule quelques principes qu’il serait intéressant de
préciser. Il utilise d’abord un grand nombre d’éléments qui suggèrent
une écriture autobiographique, comme le discours à la première personne,
pour évoquer son vécu ainsi que celui de ses proches. Puis, comme si le
poète se trouvait en quête d’un confident, la représentation de
l’altérité commence à prendre forme dans la deuxième personne du
singulier « tu » et du pluriel « vous », comme dans
les premiers vers du recueil Le sang rivé :
Or je suis dans l’histoire jusqu’à la moindre moelle
Séculairement installé : en ce midi que je disais
fort comme l’ignorance : elle roule en ses graviers…
Homme coolie-marin mer-mousse
Ah la rosée de mes cheveux que tu as cru une poussée de coraux morves…
(Ibid. : 27)
4L’emploi
de la gradation dans le discours montre que le poète expose à ses
compatriotes le projet de récupérer leur mémoire. En effet, étant donné
que chaque Antillais semble atteint par les effets de l’histoire, qu’il
en soit conscient ou non, l’expérience mémorielle du poète devient
collective, comme si le peuple s’associait à Glissant pour sauver sa
culture de l’amnésie, d’où l’affirmation :
C’est un pays qui bat des hanches contre l’aveuglement
Races races cannes sagaies…
(Ibid. : 26)
- 1 « Jusqu’à ce qu’une femme noire, au capuchon de busard, gravisse l’escalier et vienne frapper à la (...)
5Ainsi,
la mémoire se présente comme étant de l’ordre de l’intime puis elle
s’ouvre vers le collectif. C’est ce dernier aspect qui semble assimiler
le rôle du poète à celui de l’historien. On assiste alors à une sorte de
plurivocité dans les différents poèmes : l’écriture ne se recentre
plus sur le moi du poète mais bien sur une communauté donnée et sur
toutes les catégories d’énonciation. Quant à l’objet de la pratique
mémorielle, il est tourné pour une large part vers l’esclavage, et cela
paraît d’autant plus légitime qu’il représente l’événement fondateur de
la société antillaise. L’idée de se projeter dans une telle remémoration
relève donc d’une entreprise de réappropriation identitaire. Il s’agit
de reconstruire de nouvelles données susceptibles de faire sens pour
tout le monde. Pour ce faire le poète va faire appel à des modalités
particulières que Philippe Lejeune nomme des « unités de
départ » (Lejeune, 2001 : 249).
6Les
poèmes d’Édouard Glissant et ceux de Derek Walcott fonctionnent comme
des « témoignages » élaborés à partir des capacités créatrices
de la poésie. L’imagination en est l’une des principales ressources et
elle constitue la première « unité de départ » du travail de
remémoration. Cela peut paraître contradictoire dans la mesure où le
travail autobiographique suppose une sincérité absolue mais le rêve et
l’imagination des auteurs ont la même valeur que les autres modèles de
descriptions utilisés dans le récit autobiographique classique. En
réalité, les Antilles n’ont pas de véritables livres d’histoire, de
grandes fresques historiques qui prennent en compte la souffrance
endurée par les esclaves noirs venus d’Afrique dès le xvie siècle.
C’est pourquoi les poètes contemporains se donnent pour mission la
remémoration de l’histoire de leurs origines, notamment à travers le
songe, d’où le titre d’un recueil de Glissant Pays rêvé, pays réel :
le « pays rêvé » représente l’Afrique et, loin d’être un
fantasme personnel, cette évocation permet d’avoir une vision
rétrospective des ancêtres dont il est séparé depuis plusieurs
générations. D’ailleurs, lorsqu’il évoque la rupture opérée par le
voyage de ses ancêtres de l’Afrique aux îles Caraïbes, c’est en
recourant à l’image du rapt. Il reconstitue toutes les images du
« pays d’avant » que lui ont proposées ses lectures ou les
récits oraux. On retrouve alors des éléments de la réalité africaine
dans l’ensemble de l’œuvre, comme « le tambourin des
baobabs », « les sables de déserts de brousse, les
barrissements », « les cannes sagaies ». De même, lorsque
Glissant décide de rendre compte de l’expérience de la traite négrière,
c’est à travers l’image de l’île de Gorée, ancien comptoir négrier en
Afrique. Gorée suppose ici l’imprévisible déchirure avec le pays
d’origine, le pays des ancêtres qu’il traduit en ces termes :
Il n’eut l’espace de héler
dépassement, ayant drivé entre rive et haut bord, dans l’île d’amarrage
où les rêves d’hier tuent au garrot les rêves de demain. (Glissant,
1994 : 245)
7Au
fil des textes, la poésie de Glissant ne cherche plus à décrire
simplement les événements passés, elle devient elle-même représentation
de la réalité, et comme s’il nouait un pacte avec son lecteur, Glissant
tente de mimer l’entassement et la douleur des esclaves à bord des
bateaux négriers, par des procédés spécifiques ou des combinaisons
particulières, comme l’écriture verticale du poème
« Brûlis » :
la barre
la boise
les ceps
le carcan (baillon de piment, oreille cloutée)
le quatre-piquets
la brimballe
nous ne traçons ces cicatrices de nos lés.
(Ibid. : 245)
8L’emploi
de termes évocateurs, comme la « brimbale » ou le
« quatre-piquets » qui sont autant de mots vieillis, tente de
réactualiser la souffrance endurée pendant la traversée. Par ailleurs,
le texte ne se limite pas seulement à cette sorte de fantasme personnel,
il prend peu à peu la forme d’une « terre intérieure »,
puisqu’on retrouve un certain nombre de vers qui crée un rapport
privilégié entre la mémoire et les paysages.
9De
son côté, Derek Walcott appelle à une relecture de l’histoire mais le
poète saint-lucien refuse quant à lui de sombrer dans la nostalgie et de
revendiquer la découverte du passé précolonial. Bien au contraire, il
montre à plusieurs occasions un certain dégoût pour l’histoire. Il
préconise de tourner le dos au passé et de s’orienter plutôt vers le
futur. À l’inverse d’Édouard Glissant, il n’évoque que très rarement le
continent africain ; la voie du retour à la Mère Afrique longtemps
prôné par les chantres de la négritude et ceux du mouvement
afro-américain Harlem Renaissance n’a guère de sens pour lui.
Certes, ses poèmes sont imprégnés de références culturelles historiques
mais ces dernières revêtent davantage une fonction illustrative. Ses
poèmes évoquent une sorte de spectre qui vient hanter les générations
présentes. Dans le célèbre poème « The star apple-kingdom »,
Derek Walcott introduit une allégorie du rapport à l’histoire à travers
la figure d’une femme, une « beauté noire », conquérante,
« chasseresse » venue d’un passé lointain et qui se veut
représentative de la « Revolution » : « I am the
darker, the older America ». Cette femme est d’abord présentée
comme un être attirant, plein de mystère voire enchanteur mais dont la
tentative de séduction se transforme très vite en échec :
Until a black woman, shawled like a blizzard,
Climbed up the stairs and knocked at the door
Of this dream, whispering in the ear of the keyhole:
“Let me in, I’m finished with praying, I’m the Revolution.
I am the darker, the older America.”
She was as beautiful as a stone in the sunrise,
Her voice had the gutturals of machine guns
(Walcott, 1992a : 94)
10La
résistance du poète aux avances de cette muse de l’histoire est aussi le
rejet d’une forme d’inspiration littéraire qui voudrait donner à la
littérature la responsabilité totale d’une idéologie purement fondée sur
le passé historique :
- 2 « Elle lui caressa les cheveux jusqu’à les faire blanchir, mais elle refusait de comprendre qu’il n (...)
Now she stroked his hair
Until it turned white, but she would not understand
That he wanted no other power but peace,
That he wanted a révolution without any bloodshed,
He wanted a history without any memory, streets without statues,
And a geography without myth. He wanted no armies
But those regiments of bananas, thick lances of cane, and he sobbed, “I am
powerless, except for love”2
(Ibid. : 96)
11Si
Derek Walcott se refuse à situer son discours à l’intérieur de
l’histoire, il ne peut toutefois pas faire fi de son incessant appel. La
seule alternative pour lui est de réagir avec vigilance : il
adopte des dispositions particulières afin de pouvoir émerger des vagues
de l’histoire dès que le besoin se fait sentir. Ainsi lorsqu’il écrit
« The sea is history » (Walcott, 1992b : 48), il rappelle
à l’instar d’autres écrivains antillais que la mémoire de tout
Antillais est contenue dans la mer qui borde l’île et il prend acte des
épisodes douloureux de la traversée des esclaves dans les cales des
bateaux négriers. Mais il s’inspire aussi d’autres modèles littéraires
comme Ulysse ou Robinson Crusoé.
12Loin
de n’être qu’un phénomène chronologique, la mémoire est également
question de spatialité. Tous les procédés mnémotechniques font appel à
l’espace, de sorte qu’on peut qualifier la reconstitution de la mémoire
antillaise d’écriture « archipélique » (Glissant). Les espaces
maritimes et terrestres structurent les poèmes. Les uns et les autres
sont assimilés, d’autant que la mer est à l’histoire caribéenne ce que
la terre est à l’histoire des origines si l’on se réfère à la Genèse.
Maintenant les sables sont
d’autre clarté. Il faut choisir, Il faut venir ! Soit par la mer,
connue des marins-pêcheurs aux songes funèbres, soit dans la terre,
tronc noir et nu… Et puis, la saviez-vous, cette entreprise de bâtir le
paysage ? – Parfois le cœur est écrasé, l’air est
hostile ; parfois la main s’apaise – et la lumière monte des
choses comme une parole d’architecte. (Glissant, 1994 : 71)
13Tout
en se rattachant à la vision d’images locales et à la géographie
notamment, Édouard Glissant et Derek Walcott nourrissent leur poétique
de toutes les références topographiques qui les entourent. À partir du
paysage, ils créent « une problématique du lieu et du lien »
(Jacquart, 1992 : 229), ce qui leur permet d’exprimer leur
histoire, leurs origines, leur identité. Cette géographie offre à son
tour toutes les réponses possibles et relatives à l’histoire.
D’ailleurs, de nombreux titres de recueils ou même de sujets traités
dans la production littéraire d’Édouard Glissant accordent une large
place à la notion d’espace : Terre inquiète, Les Indes, Le sel noir, Pays rêvé, pays réel… Dans
le poème « The schooner flight » de Derek Walcott, la
première lecture dévoile la présence des images de la mer et des îles
des Caraïbes. Le bruit lent et lancinant de la mer domine à la fois dans
un état brut et légèrement surréel. Édouard Glissant, lui, profite de
cette opportunité pour s’abandonner au lyrisme grâce auquel il fait
parler tous les éléments de la nature, en particulier la végétation
tropicale à l’exemple des forêts montagneuses du Nord de la Martinique
mentionnées dans cet extrait :
La forêt subitement hurle à la
vie. Les étoiles, rôdeuses, envahissent les écluses. Vivante ô vivante,
reine. Tes pieds vont le chemin, manguiers abandonnés. Ta peau retournée
est un labour rouge. Vivante. (Glissant, 1994 : 28)
14Même si la nature insulaire est perçue dans toute sa beauté, celle que lui reconnaît généralement
le touriste, il n’empêche qu’Édouard Glissant s’efforce d’y retrouver
les vestiges, les ruines de l’histoire. Le poète réhabilite des figures
mal dessinées par l’historiographie officielle, en l’occurrence celle du
nègre-marron, cet esclave fugitif et réfractaire au système
plantationnaire. Le poète accorde ici une grande importance au
marronnage, dans la mesure où cette expérience fut pendant longtemps
réfutée par les historiographes comme le mode d’opposition le plus
radical du point de vue social, culturel et politique adopté par les
esclaves. L’exil des marrons a permis la formation de sociétés
parallèles, d’où les nombreuses personnifications accordées aux végétaux
dans le vers « la forêt subitement hurle à la vie ».
D’ailleurs, ces sociétés ont engendré à certaines périodes de l’histoire
des Antilles, et en particulier à Cuba et à la Jamaïque, des révoltes
au nom de leur liberté, comme l’a illustré Alejo Carpentier dans Le Royaume de ce monde.
15Loin
d’être un simple décor, la vision du paysage archipélique permet
d’activer les traces premières, le massacre des autochtones, les
Amérindiens, la traite des esclaves dès le début du xvie siècle et l’arrivée des Indiens au xixe siècle
dans le sud de l’archipel. Pour les auteurs, le paysage représente une
sorte de monument historique muet, au point qu’ils n’hésitent pas à
inscrire leurs poèmes dans une sorte de géographie intime. La tâche
revient alors au lecteur de distinguer les souvenirs douloureux que
peuvent inspirer ces paysages de l’image idyllique véhiculée par
certaines affiches publicitaires. On peut alors penser que la profonde
tristesse qui vient se fondre dans le discours poétique des auteurs
n’est autre qu’une réaction contre ce constat débilitant. Derek Walcott
propose aux artistes de « remonter à travers les ténèbres vers
l’amnésie finale qui les attend. Ce gouffre obscur qui s’ouvre sous leur
pas est terrifiant. C’est la remontée de l’homme vers le singe. Il
faudrait que chaque acteur accomplisse ce voyage pour rejoindre ces
origines » (Walcott, 2004a : 10). La poésie de Derek Walcott
tente inlassablement de rompre avec les images ou la gamme de couleurs
stéréotypées des îles antillaises au profit de représentations beaucoup
plus contrastées, à la fois lumineuses et sombres ou noires qui sont
celles de l’histoire. Le poète crée ainsi un pont entre ses deux
passions, l’écriture et la peinture aquarelle.
16De fait, la récente traduction de l’ouvrage de Derek Walcott, Le Chien de Tiepolo, poème à Camille Pissarro, a
permis de réaffirmer, auprès des lecteurs francophones, l’intérêt que
le poète saint-lucien porte à la création plastique. Dès les premières
pages du Chien de Tiepolo, on note une formulation évocatrice :
17Ce qui doit être vrai de la vie remémorée
C’est la fraîcheur du détail : voilà comment c’était
l’odeur d’amande qu’exhale la feuille arrachée à l’amandier,
ton visage vernissé par les embruns quand explosent les vagues.
(Walcott, 2004b : 19)
18C’est
donc cette « fraîcheur du détail » qu’on retrouve tout au
long des poèmes walcottiens, présentant tour à tour un développement
explicite et une longue énumération qui permettent à chaque moment de
relancer l’interprétation de telle ou telle séquence de l’histoire.
Walcott s’applique à façonner chaque mot, chaque vers, chaque strophe,
afin de lui donner toute la capacité de figuration qui lui permet de
dépasser son aspect littéraire et de rejoindre le monde réel.
19Édouard
Glissant, pour sa part, met également l’accent sur la représentation du
paysage apte à dévoiler l’histoire en plongeant au cœur des vérités
ancestrales. S’il ne manie pas le pinceau comme Walcott, il réactualise
la mémoire collective en donnant un sens particulièrement fort à la
métaphore. C’est ainsi qu’on peut voir l’adjectif « noir »
associé à plusieurs éléments de la nature : « sable
noir », « plage noire », « sel noir »,
« fumée noire », « tibias noirs », etc. Dans
l’évocation de la couleur sombre « noir », le lecteur est
invité à percevoir les traces laissées par la traversée des esclaves,
lesquelles hantent le poète comme un lancinant cauchemar.
Ainsi je fus colonie d’enfants
martyrs de chiens trouvés de squales non convertis… La pauvreté est
ignorance de la terre, l’imaginé est passion… Racines, racines, je n’en
finirai pas de tirer sur vos mamelles fécondes… (Glissant, 1994 :
28)
20Édouard
Glissant et Derek Walcott recomposent, certes, la mémoire du peuple
antillais mais ils ne reconstituent pas les faits de manière strictement
rétrospective ou linéaire. Au lieu de cela, c’est un discours
historique sous une forme éclatée et parfois cyclique qu’on retrouve à
la fois dans le corpus poétique et romanesque chez Édouard Glissant. Il
est à noter que ses romans sont parfois à la limite du roman à énigme ou
du roman poétique comme si le discours romanesque prenait le risque de
reproduire la problématique que pose le passage du temps face à
l’élaboration d’une mémoire collective. Les mêmes thèmes, les mêmes
scènes, les mêmes images, et parfois les mêmes noms reviennent sans
cesse afin d’être réajustés dans la production littéraire d’Édouard
Glissant. Les souvenirs sont très souvent présentés de façon autonome et
juxtaposés les uns aux autres. Ainsi, les faits ne sont pas livrés ou
racontés dans un ordre strict mais par fragments ou par à-coups, même si
dans l’ensemble on retrouve des faits de même nature ou de même type.
On note plusieurs événements précis, datés et référencés dans les
archives : le massacre des Amérindiens – évoqué par
« Chabin », le double de Derek Walcott dans « The
schooner flight » lorsqu’il accède aux portes de la
Dominique –, ou encore la bataille navale des Saintes – cette
longue lutte qui opposa la flotte anglaise de l’amiral Rodney à la
flotte française de l’amiral de Grasse pour la domination de certaines
îles dont celle de Sainte-Lucie en 1782 :
- 3 « Je vois de grands amiraux, / Rodney, Nelson, de Grasse, j’entends les ordres rauques / qu’ils lan (...)
I saw great admirals,
Rodney, Nelson, de Grasse, I heard the hoarse orders
they gave those Shabines, and that forest
Of masts sail right through the Flight,
and the hissing weeds they trailed from the stern;
Slowly they heaved past from east to west3.
(Walcott, 1992a : 22)
21Ce
temps chronologique sert de toile de fond à une temporalité plus
fragmentée et littéraire. Derek Walcott superpose le passé au présent en
racontant des faits historiques comme s’ils se situaient dans un temps
encore présent ou dans la réalité insulaire. Édouard Glissant résume
cette subjectivité temporelle par l’appellation : « vision
prophétique du passé » (Glissant, 1981 : 132), ce qui lui
permet d’actualiser sa mémoire ainsi que celle de ses aïeux.
22En
effet, le temps historique ou calendaire, propre à l’ancienne puissance
colonisatrice, a mis en exergue des blancs et des silences ; l’idée
des auteurs n’est autre que de réinventer une nouvelle périodisation.
Édouard Glissant se plaît à évoquer « l’absence noire » en
guise de réponse à l’histoire officielle qui a volontairement laissé des
trous dans son tissu narratif.
23La
démarche des auteurs s’apparente donc à celle du philosophe allemand
Walter Benjamin qui invite à « prendre l’histoire à rebrousse
poil » (Benjamin, 2000 : 433) au lieu de se laisser porter par
elle. Aussi les auteurs cherchent-ils à rompre avec l’historiographie
officielle ou encore avec l’idée d’un continuum dans la mesure où la
reconstitution historique établie par la métropole n’a pas permis à
l’Antillais de véritablement appréhender sa propre histoire et de
pouvoir l’intérioriser. On assiste donc à un mouvement d’anamnèse, à une
recherche du passé et à une mise à jour de ce qui a été nivelé par le
processus de colonisation. Dans son roman La Case du commandeur où
il est également question du rapport à la mémoire, Édouard Glissant
illustre la contre-linéarité du temps historique en proposant de
« sauter de roche en roche dans ce temps incertain ! »
(Glissant, 1997 : 118). C’est d’ailleurs « ce temps
incertain » qui justifie le caractère épars et fragmentaire de son
écriture.
24À
l’idée de la fragmentation, Daniel-Henri Pageaux associe « le souci
de diviser, de réduire pour mieux faire consommer et transformer une
partie en un fragment tout à la fois positif, beau, assimilable »
(Pageaux, 2003 : 211). Dans le but de reproduire toute la dimension
profonde de la mémoire, Édouard Glissant accorde une importance
particulière à la forme de son art. Dans Poèmes complets, le
lecteur prend contact avec l’œuvre à partir de ce qu’il y a de plus
mouvant et de plus dynamique comme les jeux structuraux sur la
fragmentation. Étant donné que le temps historique offre une histoire
éclatée, faite de nombreux silences et de trous, l’histoire du poète
devient un montage et chaque poème se présente comme un fragment de
réalité historique, où le passage d’un épisode à un autre se fait sans
lien de cause à effet. On assiste alors à une répartition des différents
poèmes qui s’effectue à partir de blancs typographiques, de numéros ou
de titres. Tous ces éléments révèlent un savoir dans un ordre brisé et
permettent de suivre les jeux complexes de la mémoire. Pour Édouard
Glissant, la poésie devient alors une matérialisation, une
cristallisation de l’histoire où chaque strophe en résonance avec le
passé est livrée de manière éparse, sous forme d’éclats, comme une terre
qu’on ravage et qu’il s’agit par la suite d’assembler pour en conserver
le souvenir et lui donner une identité.
25Pour
nombre d’écrivains postcoloniaux, la mise à jour de la mémoire
collective de leur peuple constitue une urgence. Derek Walcott et
Édouard Glissant, pour leur part, vont tenter de mettre leur plume au
service d’une relecture, d’une réinterprétation et d’une réécriture de
l’histoire. Les auteurs reconstruisent des événements passés, et cette
reconstitution s’effectue à partir d’un matériau textuel déjà existant.
On peut parler de « transdiégétisation » (Genette, 1992 :
420). L’objectif d’une telle méthode consiste à traiter et à
transformer le matériau textuel afin de le faire ressembler à un
matériau déjà existant. Ce travail de réécriture est un des objectifs
visés par Édouard Glissant. Aussi, en recourant à des jeux sur le
signifiant et en usant de métaphores, le poète procède à une sorte
d’alchimie sur le langage, afin d’extraire d’autres secrets du passé. En
reprenant le principe de la transdiégétisation, il s’approprie la
destruction de Carthage dans Le Sel noir, ce qui lui permet de
pallier certains oublis et de susciter un dynamisme dans sa
représentation historique en recourant à des images symboliques fortes
de sens. Pour lui, l’épisode historique de Carthage permet de remonter
au premier massacre d’une ville africaine en plein essor :
Les herbes sous le vent ne pleurent plus. Et ni les algues
Ni les Sacrés Autels debout parmi les cendres ni
Le port où veillent les crieurs, ne bougent. (Et l’Autel
Dictait : Je suis la flamme du brasier. – Le port
S’ouvrait chaque matin aux marchandises d’Orient).
(Glissant, 1994 : 188)
26Ce
processus de transdiégétisation permet à Édouard Glissant d’opérer un
glissement de sens, puisqu’on peut voir en cet épisode historique un
événement prémonitoire. Le pillage et la ruine de Carthage en Afrique
sous le pouvoir de « Scipion », personnification de l’Europe,
annoncent en quelque sorte les tragédies à venir de l’Afrique, comme
l’esclavage et la déportation :
Comme à Précieuse évanouie on
crie du Sel, Scipion Blafard crie vers ton âme qu’il bafoue.
Laisseras-tu Ce triste méditer les déserts nés de toi, disant :
Comme est paisible mon repos sur ce lit de terreurs Puis il goûte le
sel, pensant aux Jeux qu’il donnera.
(Ibid. : 189)
27En
s’appuyant sur cette référence historique, Glissant reprend les grandes
lignes d’un univers spatio-temporel désigné par un premier récit
concernant la ville de Carthage et transporté une quinzaine de siècles
plus tard avec les images qui symbolisent l’événement en lui-même :
« le cri » de la destruction et de la souffrance, « le
silence » du désespoir dû à la destruction de la ville. Ce même
silence, on l’observe chez les esclaves du fait de l’épuisement et de
l’angoisse face à l’avenir lors de leur arrivée dans le Nouveau
monde :
Sous le silence écoute, ville, un flot un cri
À peine évanoui qui recommence, tu tressailles
La sève parmi toi ouvre une baie un vent un lys
Midi sculpte l’aride et l’éternel sur la hauteur.
Sel Ô sel et blancheur, cœur de famine, impur labour
Ombre nue que la femme a longtemps fuie ! Mot de la mer.
(Ibid. : 188) :
28La
reconquête de l’histoire se poursuit et Édouard Glissant fait du langage
le théâtre de cette reconquête. Ainsi « le sel », tout en
jouant sur la gamme de la « blancheur », apporte la mort.
Répandu sur la terre à Carthage afin que plus rien ne (re)pousse et dans
le but de susciter la famine au sein des populations, il est repris
symboliquement dans le recueil Le Sel noir traduisant à juste
titre l’image des esclaves morts pendant la traversée maritime et dont
la trace et le souvenir réapparaissent sur les rives de l’archipel des
Caraïbes.
29Selon
Hölderlin, « c’est poétiquement que l’homme habite sur cette
terre » (Hölderlin, 1967 : 939). Édouard Glissant et Derek
Walcott ne dérogent pas à cette règle puisque leur réflexion ne se
restreint pas aux seuls discours historique, géographique et
biographique. Elle se rapporte également à l’écriture et c’est l’une de
leurs priorités. Les poètes ont pour souci de rendre au mot sa puissance
et de s’approprier l’imaginaire poétique. Quels sont les nouveaux
procédés d’écriture dont ils font usage afin de réinvestir la
mémoire ?
30L’un
et l’autre expérimentent en effet la mémoire historique mais l’écriture
se présente également comme le sujet de leur expérience. D’ailleurs,
comment pourrait-il en être autrement, puisque l’écriture aux Antilles
suppose cette contre-histoire révélatrice du système colonial et des
autres systèmes de domination ? Derek Walcott entretient avec sa
langue un rapport décalé, révélateur de sa condition de poète antillais
et de son identité créole. Il se réclame du calypso, forme de chanson
populaire aux paroles satiriques, chanté dans une langue créole qui
brasse des styles musicaux français, britanniques et espagnols et l’art
africain. L’un des thèmes les plus importants de sa poétique est le
sentiment de bipolarité faisant écho à son identité de métis.
31Édouard
Glissant ne déroge pas à cette règle mais, pour lui, il s’agit
d’inventer une écriture qui puisse réconcilier l’intérieur et
l’extérieur, la mémoire et le vécu quotidien. Si celle-ci requiert un
important travail de la part de l’auteur, elle sollicite aussi un
travail de la part du lecteur. Ce dernier est alors invité à percevoir
les articulations, à reconnaître les tours et détours sémantiques de
certains mots et à se familiariser avec tous les procédés issus de
l’imagologie glissantienne. Édouard Glissant appelle donc à la
réalisation d’un texte à partir duquel le lecteur découvre le discours
caché ou les mystères qui circulent dans les mots et les nombreux jeux
de relations qu’ils tissent, par exemple les jeux d’homophonie entre
« la mer » et « la mère ». La formule qu’il utilise
dans le vers en contre-rejet « La gonfle de cadavres, de
prurits », extrait du Sel noir, attire l’attention,
d’autant qu’elle renvoie à l’image d’une mer féconde, et on pourrait
voir ici, dans un sens large, une représentation du renflement du ventre
de la femme enceinte. Cependant, cette mer présage aussitôt la mort et
une image maléfique, puisqu’elle porte en elle la trace des millions de
« cadavres » qui ont été jetés par-dessus bord pendant la
traversée :
La mer crie mais la mer bientôt s’éteint. Et le soldat
La gonfle de cadavres, de prurits. La mer accueille
Consentante le prix de son péage, elle est louée
Débiteuse de vie dont l’étal ébloui reflue…
(Glissant, 1994 : 186-187)
32La
mer est pratiquement le seul repère pour les descendants des rescapés et
la trace matérielle d’une mémoire blessée et meurtrie, si bien qu’elle
constitue un mythe dans la littérature caribéenne. On ne peut s’empêcher
de penser au Chabin dans « The schooner flight » qui assimile
la mer à une prison dont il tente inlassablement de s’échapper :
« This time shabine like you really gone » (Walcott,
1992a : 8). L’écriture d’Édouard Glissant et de Derek Walcott n’est
pas seulement expression, elle est aussi recherche et nécessité de
s’informer de tout. La matérialisation de l’expérience mémorielle passe
aussi par une pensée d’ouverture vers d’autres environnements culturels.
La particularité de la réflexion glissantienne et walcottienne sur la
question de la mémoire devient celle d’une globalité géographique. Ainsi
l’histoire des petites Antilles ne se limite-t-elle plus à l’archipel
des Caraïbes mais devient celle du « Tout-monde ». On peut
supposer que, compte tenu des caractères complexes de l’identité
antillaise, marquée par diverses cultures du monde, il est difficile de
penser toute entreprise mémorielle hors de l’histoire du monde. Édouard
Glissant, par exemple, refuse toute notion d’abstraction et préfère
parler de polysémie en rendant compte de multiples facettes de
l’histoire antillaise, qui interfèrent avec d’autres histoires, voisines
ou contraires. Il imagine de nouveaux enjeux concernant les histoires
du monde dont l’histoire des Caraïbes n’est qu’un aspect. Il prône alors
l’idée que toutes les histoires (tragiques ou non) doivent être
reconnues et doivent faire sens pour tous. De même, la mémoire des
peuples du monde englobe plusieurs faits et plusieurs personnalités
qu’il relie à d’autres lieux dans une grande fresque animée par un jeu
de parallélismes et de ressemblances.
33Cette
approche comparatiste montre en fin de compte que l’écriture de la
mémoire n’est pas seulement ce qui est établi par des manuels
historiques, par des chroniques ou autres registres d’état civil. Ce qui
nous frappe dans l’écriture mémorielle de ces deux poètes, c’est
qu’elle puise simultanément et paradoxalement dans l’oubli. N’est-ce pas
parce qu’il y a oubli qu’on parle de reconstitution ? L’écriture
de la mémoire chez Édouard Glissant et Derek Walcott n’est-elle pas en
réalité l’écriture de l’oubli ? L’examen du fait mémoriel chez les
poètes fait appel à une masse de matériaux qui prennent la forme tant de
repères spatiaux que de données imaginaires et à partir desquels ils
s’appliquent à oublier l’oubli. C’est en des termes neufs que les
auteurs élaborent une grande mémoire, une mémoire en archipel à la fois
plurielle et impersonnelle. Elle s’impose alors à tous, constituée de
fragments culturels épars, d’effets de montages, d’éléments
décontextualisés qui sont sans cesse réactualisés (parfois de manière
obsessionnelle) dans l’unique but de sauver des cultures du risque de
disparition ou d’amnésie.
34Loin
d’exprimer un repli communautaire sur ses propres valeurs, l’écriture
de la mémoire antillaise est une pensée d’ouverture vers d’autres
horizons culturels. Les auteurs s’adressent à toute l’humanité, d’où les
diversités à l’intérieur de chacune des formes de pensée et d’écriture.
Édouard Glissant et Derek Walcott s’approprient des langages poétiques
occidentaux pour les associer à l’imaginaire caribéen et africain. En
mettant en contact diverses cultures, ils affirment que chaque peuple
peut combler ses propres lacunes mémorielles sans occulter l’histoire du
monde.